Le rôle des motocyclettes dans l’autonomisation des femmes : un compte rendu terrain de l’Afghanistan

Conrad Koczorowski est gestionnaire au sein de l’équipe des programmes de la Fondation Aga Khan Canada. Il chapeaute des projets en Afghanistan qui aident les femmes à s’émanciper sur les plans social et économique. Pour marquer la Semaine de l’égalité des sexes à la fin septembre, nous nous sommes assis avec Conrad pour en savoir davantage sur son travail et sur un récent voyage dans la province de Bamiyan.

Vous avez récemment rendu visite à l’équipe du programme d’autonomisation des femmes en Afghanistan. Quelle a été la partie la plus mémorable de ce voyage?

En juillet, j’ai passé une semaine dans la province de Bamiyan, située dans les hauts-plateaux centraux de l’Afghanistan. Il s’agit d’une région très montagneuse, et nous avons passé des heures sur des routes périlleuses pour nous rendre d’une communauté à l’autre. Les pics, les routes étroites et les distances entre les villages m’ont fait apprécier le travail que mes collègues afghans réalisent au quotidien rien que pour accéder à ces communautés.

C’est sur ces routes de montagne, dans le district reculé de Waras, que j’ai vécu une expérience que je n’oublierai jamais. Nous venions de prendre une courbe dans la route après avoir visité un commerce florissant de moutons tenu par des femmes lorsque nous avons vu quelque chose de très inhabituel pour l’Afghanistan : deux jeunes femmes sur une moto. Bien que la capacité des femmes de se déplacer par elles-mêmes (« mobilité des femmes », comme on dit en jargon du développement) soit quelque peu plus avancée à Bamiyan que dans d’autres régions du pays, on ne voit jamais de femmes conduire des véhicules motorisés.

Ma collègue Mahmooda a demandé à notre chauffeur de s’arrêter, et elle est partie à la course pour rattraper les deux jeunes femmes. En tant que jeune Afghane, elle était elle aussi stupéfiée. Les deux jeunes femmes – Aziza à l’avant et Zuhra à l’arrière – venaient de finir leur dîner et se rendaient à l’un de leurs derniers cours de la journée à leur école secondaire.

Ce qui rend cette histoire si extraordinaire pour moi est le fait que ces deux jeunes femmes n’avaient pas de lien direct avec notre programme d’autonomisation des femmes dans le district. Cependant, avec l’assouplissement des attitudes concernant la mobilité des femmes – une réalité sur laquelle nous avons travaillé fort avec les autorités religieuses et traditionnelles locales –, les jeunes femmes de la région sont de plus en plus encouragées à poursuivre leur éducation, à travailler et à se déplacer librement. Pour Aziza et Zuhra, cela signifiait enfourcher une moto et dépasser leurs camarades masculins pour se rendre à l’école!

Aziza et Zuhra, qui rigolaient sans gêne avec Mahmooda en dari, représentaient deux choses pour moi : l’espoir d’un avenir meilleur, certainement; mais également la preuve que nos programmes peuvent être une force positive qui a des impacts sur la qualité de vie quotidienne de deux adolescentes joyeuses qui n’ont jamais même entendu parler de notre programme.

Que fait ce programme pour améliorer l’égalité des sexes et l’inclusion économique en Afghanistan?

Le Programme d’autonomisation des femmes afghanes (AWEP) est un projet complexe de quatre ans qui couvre trois provinces de l’Afghanistan : Baghlan, Bamiyan et Takhar.

En gros, nous travaillons avec deux groupes : les femmes et les personnes avec lesquelles elles vivent, étudient et travaillent. Nous voulons aider les femmes à acquérir la confiance et les outils nécessaires pour jouer un rôle réellement engagé au sein de la société et du marché. Mais nous travaillons également avec la communauté dans son ensemble – les maris, les frères, les pères, les leaders religieux et traditionnels, les fonctionnaires gouvernementaux – afin de les préparer au fait que les femmes jouent un rôle de plus en plus actif dans l’arène publique.

Pour nous, l’autonomisation se définit comme la capacité d’une femme à faire des choix concernant son avenir, par exemple sa façon de s’engager socialement ou de gagner un revenu. Cependant, sa capacité de choisir est nulle si la communauté la rejette ou la décourage de faire des choix. Dans le travail d’autonomisation, il est aussi important d’interagir avec les gardiens que d’aider les femmes à « trouver leurs clés ».

 

L’Afghanistan a fait des progrès au cours de la dernière décennie pour établir une législation favorable aux droits des femmes. Mais les changements au niveau des politiques n’ont pas toujours d’incidence sur la vie quotidienne des Afghans. Que fait la Fondation Aga Khan Canada pour promouvoir l’égalité des sexes au niveau communautaire?

Tout notre travail est ancré au niveau communautaire, où nous avons fait d’importants investissements à la fois dans des institutions officielles comme les gouvernements et le secteur privé, et dans des institutions non officielles comme des organismes villageois.

Lorsque nous entrons dans une collectivité, nous interagissons avec tous les acteurs, qu’ils soient officiels ou non. Nous plaçons l’égalité des sexes dans le contexte local en offrant des façons de consulter et de mobiliser les femmes et en créant des programmes pour les femmes avec les femmes. Cela nous a aidés à bâtir une fondation qui a permis aux femmes de commencer à remettre en question de façon sécuritaire les normes relatives au travail des femmes.

 

Pouvez-vous nous donner un exemple?

Un des outils les plus efficaces que nous avons mis en place dans le cadre d’AWEP est le conseil consultatif communautaire. Ces conseils sont des associations de gardiens comme les leaders religieux et traditionnels et les aînés de villages, et, lorsque cela est possible, des femmes d’influence et des femmes entrepreneures.

Les conseils se réunissent tous les trois mois pour discuter des obstacles auxquels les femmes sont confrontées pour accéder à des formations et des services. Ils produisent des solutions potentielles à ces obstacles ainsi que des recommandations communautaires.

Ces associations consultent également leurs communautés afin de découvrir les causes profondes des inégalités entre les sexes, comme les lois sur l’héritage, les traditions familiales et la violence conjugale, et elles font campagne pour les prévenir. Les conseils peuvent diffuser à la radio, ils ont des budgets de déplacement et ils produisent du matériel pour des campagnes visuelles, en vue d’interagir avec leurs communautés par le biais d’un éventail de canaux.

Dans les provinces comme Bamiyan, ces gardiens sont les plus influents membres de la société, ce qui signifie que lorsqu’un conseil consultatif communautaire demande aux membres d’une communauté de réfléchir à leurs habitudes et comportements, ils ont tendance à écouter.

 

Avez-vous assisté à certaines de ces rencontres de conseils consultatifs communautaires lorsque vous étiez à Bamiyan?

Oui! Le conseil consultatif communautaire de Waras, la région où habitent les jeunes Aziza et Zuhra, a produit certains des résultats les plus impressionnants. En 2016, plusieurs jeunes femmes de la région se sont suicidées après qu’on les a empêchées de se déplacer pour poursuivre des études universitaires en dehors de leur collectivité. À l’époque, le conseil – qui venait d’être constitué – a décidé de donner aux femmes le droit de choisir leur éducation et de se déplacer librement.

Depuis 2016, la plupart des filles vont au secondaire, et le district compte un nombre record de femmes inscrites à l’université. Et bien sûr, dans le cas de mes nouvelles amies au bord de la route, cela signifie que certaines femmes utilisent maintenant des motocyclettes pour explorer leur liberté.

 

 

L’égalité des sexes est souvent perçue, à tort, comme un « enjeu de femmes », alors qu’en fait elle profite à tout le monde. Comment voyez-vous les grands avantages d’une égalité des sexes accrue?

Combien de temps avez-vous? Tout d’abord, il faut dire que l’égalité des sexes devrait être vue comme une « fin », et non comme un « moyen ». Si la moitié de la population n’a pas l’occasion de pleinement réaliser ses droits, il y a un problème qui mérite notre attention.

Cependant, au delà de ce fait élémentaire, lorsque les sociétés sont plus égalitaires, tout le monde est gagnant. Il a été bien démontré que l’égalité profite aux économies (dans les pays de l’OCDE, on estime que l’inégalité entraîne des pertes de 15 à 20 % du PIB). De plus, l’égalité a des impacts positifs sur la santé et l’éducation, ainsi que sur les réponses aux effets du changement climatique.

 

La Fondation Aga Khan Canada a créé cette année un Prix d’excellence en égalité des sexes et en inclusion, et vous l’avez remporté plus tôt cette année. Ce prix interne est décerné à des employés de la Fondation qui ont fait des contributions exceptionnelles à l’égalité des sexes et à l’inclusion. Qu’est-ce que ce prix a signifié pour vous?

Tout! J’ai fait mes débuts avec la Fondation il y a cinq ans dans le cadre du Programme de stages pour jeunes en développement international. Dans ma demande de participation, j’avais écrit que l’égalité des sexes est l’une de mes plus importantes motivations. En partie en raison de la façon dont j’ai grandi, et en partie en raison de l’extrême inégalité dont j’ai été témoin lors de mon stage en Afrique de l’Est. Je voulais faire partie d’une équipe qui préconise cette valeur.

Le destin a voulu que je devienne un pivot pour l’autonomisation des femmes, et j’ai eu le privilège de travailler avec des équipes extraordinaires de promotion de l’égalité des sexes au Pakistan et en Afghanistan. Le simple fait de pouvoir travailler avec Mahmooda, mon homologue afghane, et de rencontrer tous les jours des héroïnes comme Aziza et Zuhra est un honneur. Comme je l’ai dit à l’équipe lorsque j’ai remporté le prix, la Fondation Aga Khan Canada m’a permis de convertir mes valeurs en mission de vie.

 

Qu’est-ce qui vous inspire à poursuivre votre travail?

Les femmes extraordinaires sur le terrain. C’est le leadership de mes homologues dans nos bureaux terrain et le courage audacieux des formatrices et mobilisatrices qui se rendent au quotidien dans des régions reculées qui me donnent envie de rentrer au travail tous les matins.

Et bien sûr, les femmes qui ont profité de nos programmes. Outre Aziza et Zuhra, je ne peux pas arrêter de penser aux jeunes femmes du studio d’art Buda, un atelier de travail du bois tenu par des femmes et dirigé par la charismatique Rukiza. Ce groupe de dix femmes a reçu une subvention conçue par la communauté et par les femmes en vue de répondre à la demande en objets fins faits en bois, qu’il s’agisse d’artisanat, de jouets ou de bijoux.

Ces jeunes femmes, presque toutes des étudiantes universitaires ou de récentes diplômées, ont reçu des formations en travail du bois et en conception d’entreprise. Imaginez : un groupe de femmes qui travaillent avec des couteaux, des ciseaux à bois et des perceuses, sur une rue remplie d’artisans hommes, dont des menuisiers, des ferronniers et un soudeur! Mais elles se sont taillé une place, et elles génèrent des affaires en offrant courageusement leurs services. Elles ont approché des hôtels, des bureaux gouvernementaux et des universités, et elles ont fabriqué des produits comme des prix, des certificats en bois, de l’art pour des hôtels et des porte-serviettes.

Lorsque vous leur parlez, elles reflètent quelque chose que j’ai vu chez bon nombre de femmes de Bamiyan : un espoir et une ambition sans bornes. Elles ne se demandent pas « si » leur entreprise grandira, mais elles font plutôt des plans pour se préparer à cette croissance. Elles comptent se rendre dans les marchés de Kaboul et décrocher des contrats avec d’importants hôtels ou des acheteurs étrangers. Et lorsqu’on voit la qualité de leur travail, il est clair qu’elles ont les compétences nécessaires. Ces réussites et ces femmes et filles remplies d’espoir me donnent des ailes dans mon travail.