Mahir Hamid a été placé à Bichkek, en République kirghize, dans le cadre du Programme de stages pour jeunes en développement international de la Fondation Aga Khan Canada. Lisez son message pour en savoir plus sur son expérience.
La première fois que je suis monté dans un yandex (taxi) à Bichkek, le chauffeur a pensé que j’étais un étudiant en médecine. J’ai ri.
Avec plus de 26 000 Indiens et Pakistanais qui étudient la médecine ici, il n’est pas surprenant que certains habitants supposent que je suis l’un d’eux (je suis Bangladais). D’une certaine manière, je suis arrivé avec le même objectif que beaucoup de futurs médecins : apprendre à faire une différence positive dans la vie des gens.
Je suis actuellement basé en République kirghize en tant que chercheur international en microfinance et microentreprise. Je travaille à Accelerate Prosperity, une initiative axée sur le financement et l’accélération des petites et moyennes entreprises (PME) dans les régions en développement du monde entier. À peu près la chose la plus éloignée de l’école de médecine.

Avant de venir ici, je terminais ma dernière année d’études en commerce à l’Université Queen’s, sans avoir de plan clair pour la suite des choses. J’étais profondément immergé dans la scène périscolaire étudiante, où je dirigeais différentes activités, mais je stagnais un peu.
À la fin de ma quatrième année, j’étais président de la Commerce Society et j’avais dirigé deux clubs d’entrepreneuriat. Je me suis tellement habitué au flux de travail que j’ai atteint un plafond. Je savais que j’avais besoin d’un changement sérieux – de nouvelles personnes, un nouveau rythme, et une nouvelle perspective.
Lorsque l’opportunité du stage s’est présentée, je me suis demandé si c’était la bonne chose à faire, mais maintenant, c’est clair : rien n’aurait pu stimuler ma croissance comme cette expérience. Voici ce que j’ai appris.
1. On ne sait pas qu’on est dans une bulle avant de partir

Il y a dix mois, si vous m’aviez demandé à quoi ressemblait une journée typique pour moi, voici ce que je vous aurais répondu :
- 40 % de mon temps dans des réunions de clubs aléatoires
- 30 % dans les serveurs Slack de mes clubs
- 30 % à faire des allers-retours à mon école de commerce ou à la bibliothèque pour essayer de comprendre ma vie
Mes communautés à Queen’s constituaient tout mon monde. Dans ma bulle, tout mon entourage était au courant des progrès de mes clubs.
Dans le programme de commerce, tout le monde était obsédé par le recrutement. Je ne pense pas que je pourrais passer une journée sur le campus sans entendre les mots « banque d’investissement » ou « consultation ». Dans ce monde, l’estime de soi est liée à l’entreprise dans laquelle on travaille. Et j’étais totalement dans cet univers, je ne prétendrai pas le contraire. Mais quand on est dans cette bulle, c’est difficile de s’en apercevoir.
À Toronto, mes amis diplômés en commerce occupent maintenant des postes prestigieux dans des entreprises. Mais au lieu de parler des affaires du club et de raconter des commérages comme autrefois, ils parlent maintenant de leur manque de sommeil, des longues heures de travail et des difficultés à naviguer dans la politique de bureau. Ne vous méprenez pas, ces emplois sont excellents. Il y a une raison pour laquelle les étudiants les plus brillants se ruent vers ces parcours de carrière. Mais pour moi, cela montre à quel point il est facile de se laisser consommer par son travail et de perdre de vue le monde dans son ensemble.
Ce n’est qu’à mon arrivée à Bichkek que j’ai réalisé à quel point j’avais été isolé. Chaque jour apportait son lot de nouvelles expériences, et je me retrouvais sans cesse à me poser des questions comme :
- Pourquoi tant de Kirghizes partent-ils travailler dans les pays voisins?
- Qu’est-ce qui cause l’énorme fossé entre les zones urbaines et rurales en matière d’entrepreneuriat ici?
- Pourquoi les médias sociaux et l’image de marque personnelle sont-ils pris si au sérieux ici?
Les conversations que j’ai, les gens que je rencontre et la façon dont je passe mon temps ont bien changé depuis mon arrivée.

2. L’endroit où vous grandissez façonne votre vie
Lorsque j’ai comparé mon allocation de stagiaire aux salaires à six chiffres que mes pairs en commerce gagnaient directement à la fin de leurs études, j’ai senti une certaine déception. C’était une pilule difficile à avaler.
Mais une fois installé à Bichkek, j’ai rapidement compris le concept du pouvoir d’achat.

Le salaire mensuel moyen ici est d’environ 32 000 SOM, soit environ 500 $ CAN. C’est ce que gagnent de nombreux soutiens de famille.
Il y a quelques mois, j’ai rencontré une étudiante qui faisait une demande d’admission dans une université américaine. Ma première pensée a été : « Comment quelqu’un d’ici pourrait se permettre ça? » La vérité est que la plupart ne le peuvent pas. Comme beaucoup d’autres, cette étudiante dépend entièrement des bourses et de l’aide financière. Même les familles les plus riches ici ont du mal à couvrir le coût total d’une éducation en Amérique du Nord.
J’ai rencontré de nombreux jeunes étudiants comme elle en dirigeant le Club de conversation anglaise, un programme de conversation et de prise de parole en public gratuit pour les habitants de Bichkek, à l’Université d’Asie centrale. L’histoire de chaque étudiant a approfondi ma compréhension de la vie et des défis économiques qui se posent ici. Une étudiante m’a raconté qu’elle a grandi sans ses parents, qui ont dû déménager en Russie pour travailler et envoyer de l’argent chez eux. C’est une histoire courante : les envois de fonds représentent 30 % du PIB de la République kirghize.
Il n’y a pas grand-chose qui me sépare de ces deux étudiants. Nous sommes tous jeunes et ambitieux, et nous rêvons de devenir des leaders influents. Mais nos situations ne pourraient pas être plus différentes, simplement parce que je viens du Canada, et ils viennent de la République kirghize.
En tant qu’immigrant bangladais au Canada, j’ai toujours considéré mon parcours comme plus difficile que celui de mes pairs. J’ai fait face à l’incertitude économique et j’ai dû surmonter des obstacles structurels pour réussir. Malgré ces défis, mon déménagement à Toronto m’a ouvert un avenir de possibilités et de prospérité que je n’aurais probablement jamais eu à Dacca.
3. Je suis désolé, Ammu et Baba

Déménager dans un nouveau pays est difficile.
Je dois utiliser Google Translate dans beaucoup de mes conversations. Les appels au Canada se font tard le soir ou tôt le matin. La nourriture est complètement différente pour moi. Je suis souvent dans des situations où je suis complètement seul.
Pour moi, ce n’est qu’un aperçu de ce que mes parents ont dû ressentir lorsqu’ils ont fait leurs valises à Dacca et qu’ils ont déménagé à Toronto.
En grandissant, j’étais un enfant obéissant, jusqu’à ce que je commence à développer la capacité à remettre en question les hypothèses et à interagir de manière critique avec les autres. À mesure que mon sens critique s’est développé, j’ai commencé à remettre en question les opinions de mes parents. Nous étions en profond désaccord. Peut-être que c’est la « phase rebelle » typique que chaque jeune traverse, ou peut-être que j’ai simplement ressenti l’envie de suivre mon propre cœur.
Bichkek m’a rappelé à quel point nos pensées sont façonnées par notre environnement. La culture, la religion, les conditions économiques et les personnes qui nous entourent contribuent toutes à forger nos opinions et notre vision du monde.
Pour mon père, cela signifiait valoriser la stabilité par-dessus tout parce qu’il a été élevé par une mère célibataire dans une ville politiquement et économiquement instable. Pour ma mère, cela signifiait cultiver une éthique de travail inébranlable parce que l’éducation était le seul moyen de mobilité sociale pour sa famille. Tous deux ont été élevés dans une société où les réputations étaient façonnées par les potins des tantes et des oncles. Dans leur monde modelé par un état d’esprit de pénurie, il leur fallait renoncer à leurs intérêts pour privilégier la sécurité.
En revanche, mes opinions ont été façonnées par un système scolaire qui encourageait la pensée indépendante, une sœur aînée qui valorisait la créativité et une société qui encourageait la passion.
Je vois maintenant mes parents non seulement comme Ammu et Baba, mais aussi comme des êtres humains – des gens qui ont affronté de nombreuses difficultés pour construire un avenir pour leurs enfants. Honnêtement, je ne pense pas que je pourrais faire ce qu’ils ont fait pour moi.
Bien que je regrette de ne pas avoir développé cette perspective plus tôt, je suis infiniment reconnaissant de l’avoir maintenant. Bichkek m’a appris à être reconnaissant, patient et surtout, profondément compréhensif.

Le Programme de stages pour jeunes en développement international de l’AKFC est l’une des nombreuses façons dont les Canadiennes et les Canadiens peuvent s’impliquer dans le développement mondial. Depuis 1989, plus de 550 personnes ont participé au programme de stages, qui offre un programme de formation intensif et pratique avant le départ et un stage de huit mois à l’étranger dans un rôle significatif à de récents diplômés universitaires et à de jeunes professionnels âgés de 30 ans ou moins.
