Là où tout le monde s’assoit en cercle : Une école d’Edmonton offre une seconde chance aux jeunes

Trois fois par jour, le matin, à midi et en fin d’après-midi, toute la communauté de l’Inner City High School d’Edmonton se rassemble dans le gymnase angulaire.

Aucune cloche, aucun haut-parleur, aucune annonce ne vient troubler le silence. Les élèves s’installent en cercle sur le plancher et prennent la parole dans cet espace commun.

C’est un étudiant, l’un des leurs, qui anime la discussion, veille au bon déroulement et crée un espace propice au dialogue. Ce cercle sert à transmettre l’information, faire des annonces, poser des questions et résoudre des conflits. L’égalité, plutôt que l’autorité, est au cœur du processus. En s’assoyant ensemble, les élèves pratiquent quelque chose de simple et de radical à la fois.

« On considère que personne n’est au-dessus de l’autre, alors personne ne reste debout. C’est comme ça qu’on communique », explique Trevon Friesen-Glenn, qui termine sa 12e année.

Trevon Friesen-Glenn, étudiant à l’Académie de leadership jeunesse de la Fondation Aga Khan Canada, à Toronto, en août 2025.

Fondée il y a plus de 30 ans par l’Inner City Youth Development Association, cette école indépendante s’adresse aux jeunes de milieux urbains défavorisés, majoritairement autochtones, qui souhaitent obtenir une seconde chance pour terminer leurs études secondaires. Le programme de mobilisation des jeunes de l’école, composé de personnel non enseignant, aide les élèves à surmonter leurs difficultés — comme l’itinérance, en veillant à ce que leurs besoins en dehors de l’école soient comblés.

C’est une seconde chance pour Trevon, qui s’est inscrit à l’école Inner City l’année dernière. Trevon est Métis : son père est Noir, sa mère est Blanche. Comme ses camarades de classe, Trevon a été victime d’oppression systémique, notamment dans les systèmes de justice, de santé et d’éducation.

Trevon a abandonné ses études secondaires à plusieurs reprises — la dernière fois pour soutenir sa famille lorsque son père a reçu un diagnostic de cancer. Le jeune homme de 20 ans avait « pratiquement tout abandonné » et travaillait dans un atelier de pneus quand il a entendu parler d’Inner City. Il ne tarit pas d’éloges sur le travailleur social qui l’a accompagné à ses rendez-vous de soutien psychologique en ville, mais une personne a eu une influence encore plus grande dans sa vie : Natasha Sarkar.

Natasha travaille auprès des jeunes depuis qu’elle a terminé ses études secondaires à Edmonton, où elle est née de parents immigrants.

Educator Natasha Sarkar attends the Teachers’ Leadership Institute in Toronto, August 2025.

Même si Natasha a aimé grandir à Edmonton, une fois devenue enseignante, elle a pu constater de ses propres yeux à quel point certaines personnes étaient marginalisées. Certains de ses élèves vivaient en situation d’itinérance, étaient aux prises avec des problèmes de toxicomanie ou n’avaient toujours pas terminé leur secondaire alors qu’ils avaient déjà plus de 20 ans. L’Inner City High School est devenue un endroit où elle a pu faire une différence dans sa ville natale.

« Je vois constamment des élèves qui n’ont pas de logement et dont des membres de la famille sont des survivantes et survivants des pensionnats. Ces jeunes subissent encore les conséquences du traumatisme intergénérationnel. Plusieurs des objectifs de développement durable ont d’ailleurs été conçus pour briser ces cycles », explique-t-elle, faisant référence aux 17 objectifs établis par les Nations Unies pour apporter paix et prospérité aux populations du monde entier.

Sa source d’inspiration quotidienne, ce sont les jeunes qui ont leurs propres idées pour rendre le monde meilleur. « Pour moi, la citoyenneté mondiale aide à former les citoyens et citoyennes que je souhaite voir dans des postes de leadership ou exercer une influence au sein de la démocratie canadienne. Le changement dans notre société viendra des jeunes qui ont été confrontés à de réels obstacles. »

Trevon a tout de suite retenu l’attention de Natasha. Parmi les centaines d’élèves qu’elle a côtoyés au cours de la dernière décennie, Trevon est l’un des rares qui, selon elle, étaient prêts pour les études postsecondaires.

Pour l’aider à se préparer à la prochaine étape de son parcours scolaire, Natasha a recommandé la participation de Trevon à l’Académie de leadership jeunesse, un séminaire de cinq jours sur le leadership et la citoyenneté mondiale destiné aux jeunes de partout au Canada, organisé par la Fondation Aga Khan Canada (AKFC).

Trevon s’est vu proposer une place à l’académie d’été et, en août 2025, Natasha et lui se sont rendus à Toronto. C’était la première fois que Trevon prenait l’avion et il appréhendait les contrôles de sécurité et l’embarquement. Mais une fois en vol, l’anxiété s’est envolée. Outre le vol, une autre chose le portait à aller de l’avant : la confiance en soi.

« Je suppose que Natasha a vu quelque chose en moi que j’avais toujours su être là, au fond », concède-t-il.

La même semaine, Natasha a participé à l’Institut de leadership en enseignement de la Fondation Aga Khan Canada, une initiative permettant au personnel enseignant d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour intégrer le développement international et le développement durable dans leurs cours. Cette occasion complémentaire lui a également permis de s’engager davantage dans l’expérience de Trevon et de l’aider à mettre en pratique ce qu’il avait appris à Toronto.

« Je crois que, pour Trevon, l’Académie de leadership jeunesse a été une excellente occasion de rencontrer d’autres jeunes qui veulent faire bouger les choses », dit-elle.

Le premier jour, Trevon s’est retrouvé dans une salle remplie d’inconnus à chercher une table où s’asseoir. D’abord hésitant, il a trouvé une place au sein d’un groupe de participants et a immédiatement été surnommé le « grand frère » du groupe.

« Beaucoup de gens à l’Académie ont été complètement bouleversés quand j’ai raconté mon enfance », fait observer Trevon. « J’ai pris conscience des privilèges et du fait que les difficultés auxquelles se heurtent les personnes vivant dans la pauvreté et souffrant de traumatismes intergénérationnels sont réellement méconnues. Je ne m’étais pas rendu compte de l’effet que la sensibilisation pouvait avoir sur les gens. »

Trevon Friesen-Glenn lors d’une activité de groupe à l’Académie de leadership jeunesse de la Fondation Aga Khan Canada, à Toronto, en août 2025.

En seulement cinq jours, de solides amitiés se sont nouées et, à la fin de la semaine, les jeunes se sont dit au revoir, les larmes aux yeux. Ce que Trevon a surtout retenu de cette formation, c’est l’étude approfondie des objectifs de développement durable. D’ailleurs, un le préoccupe plus particulièrement : le travail décent et la croissance économique.

En plus de couvrir les frais de participation des jeunes et du personnel enseignant qui participent à ses programmes de leadership, la Fondation propose des micro-subventions aux participants et participantes de l’Académie de leadership jeunesse qui souhaitent mettre leurs apprentissages et leur inspiration en pratique dans leur communauté. Avec le soutien de Natasha, Trevon a déposé une demande auprès de la Fondation pour un projet axé sur l’emploi.

Trevon a remarqué que ses camarades s’intéressaient davantage aux possibilités de carrière et aux études supérieures lorsqu’ils pouvaient échanger avec une personne qui travaille ou étudie dans le domaine qui les intéresse. Dans le cadre de son projet, Trevon organise régulièrement des ateliers avec des gens de tous les horizons permettant aux élèves de découvrir les coulisses de leur métier. Il espère que cet apprentissage interactif amènera davantage d’élèves d’Inner City à poursuivre des études supérieures.

Du personnel enseignant de partout au Canada lors d’une activité de groupe organisée dans le cadre de l’Institut de leadership en enseignement, à Toronto, en août 2025.

En plus de croire en ses pairs, Trevon continue de croire en lui-même. Après sa journée à l’école Inner City, il suit des cours du soir pour devenir ambulancier.

« Quand j’étais petit, j’étais obsédé par les superhéros. J’ai toujours voulu en être un dans la vraie vie, mais je n’ai jamais su comment y arriver, jusqu’à ce que mon père tombe malade », raconte-t-il.

Lorsque le père de Trevon a reçu un diagnostic de cancer en phase avancée, une équipe ambulancière se rendait chez la famille chaque semaine pour lui prodiguer des soins médicaux. Son père est décédé et ce fut une très dure épreuve pour Trevon.

« Mon père était tout simplement mon meilleur ami », se remémore Trevon.

Malgré son deuil, une chose est devenue évidente pour Trevon : l’impact extraordinaire que le personnel ambulancier peut avoir sur les gens dans leurs moments les plus vulnérables. Il est d’avis que les ambulanciers et ambulancières et les enseignantes et enseignants, comme Natasha Sarkar, sont de véritables superhéros du quotidien qui lui montrent la voie à suivre pour réaliser ses rêves et se construire une vie dans laquelle, un jour, il sera lui aussi un héros.


Cet article a été initialement publié dans « Citoyens du monde 2026 », un numéro spécial du magazine Canadian Geographic qui explore la manière dont les jeunes, les éducateurs et les communautés s’engagent face aux défis et aux opportunités mondiaux dans un monde de plus en plus interconnecté.