Nous prenons soin de la terre, et la terre prend soin de nous

Leçons de réciprocité en Ouganda

Cet article a été initialement publié dans « Citoyens du monde 2026 », un numéro spécial du magazine Canadian Geographic qui met en lumière la manière dont les jeunes, les enseignants et la population abordent les défis et saisissent les possibilités dans un monde de plus en plus interconnecté.


Les parents d’Henry Ssendagire souhaitaient qu’il devienne médecin. Et d’une certaine façon, c’est ce qu’il est devenu.

Coordonnateur de la résilience climatique à la Fondation Aga Khan Ouganda, à Kampala, Henry aide les agricultrices et agriculteurs à petite échelle et leurs familles à créer des moyens de subsistance durables. Titulaire d’une maîtrise en phytotechnie, il a amorcé sa carrière dans la production agricole commerciale. Depuis, son approche de l’agriculture a fait volte-face grâce à une formation approfondie en agriculture régénératrice. C’est une pratique axée sur la conservation et la réhabilitation des terres par la revitalisation de la santé des sols, le recyclage de l’eau et l’accroissement de la biodiversité.

Lorenzo Luis Peñate Lara lance en souriant : « C’est un peu comme être médecin, mais pas pour les gens — pour la terre. Un médecin des sols, quoi ! »

Cette observation spontanée fait sourire Henry. Lorenzo et lui se sont rencontrés en juillet dernier, lorsque Lorenzo s’est installé à Kampala, en Ouganda, dans le cadre du Programme de stages pour jeunes en développement international de la Fondation Aga Khan Canada. Ce programme de neuf mois offre à de jeunes Canadiennes et Canadiens la possibilité d’acquérir une expérience pratique en développement international à l’étranger.

Lorenzo est titulaire d’un baccalauréat en administration des affaires de l’Université York, à Toronto. Après l’obtention de son diplôme, il a travaillé pour une jeune pousse technologique, où il s’est concentré sur le développement des affaires et les partenariats. En dehors du milieu professionnel, Lorenzo se décrit comme un défenseur des droits de la personne qui milite en faveur d’initiatives menées par les communautés.

Lorenzo Luis Peñate Lara (à droite) et Henry Ssendagire (à gauche, avec un chapeau) animent une formation sur les solutions fondées sur la nature à Jinja, en Ouganda.

À la Fondation Aga Khan Ouganda, il occupe le poste de stagiaire en résilience climatique, sous la supervision d’Henry. Ensemble, ils travaillent sur des initiatives comme le projet Maendeleo, qui encourage les agricultrices et agriculteurs à adopter des approches fondées sur la nature pour l’entretien de leurs cultures, notamment l’utilisation de bioinsecticides plutôt que de pesticides.

Leur approche, bien qu’ancrée dans une compréhension technique des sciences agricoles, repose sur un sens de la réciprocité qui illustre à quel point les gens peuvent apprendre les uns des autres lorsqu’ils s’y ouvrent.

Nous nous sommes entretenus avec Henry et Lorenzo pour en apprendre davantage sur les expériences qui ont forgé leur amour pour le territoire et les personnes qui en dépendent.

Retour sur leurs premières expériences

Henry : J’ai grandi au cœur des bidonvilles de Kampala. Même là, je parvenais toujours à faire pousser du maïs quelque part. Personne ne m’avait appris à le faire. J’avais simplement remarqué que, quand on met des graines en terre, elles germent. Je me suis donc mis à le faire, par curiosité. J’aime m’occuper d’une plante et la voir grandir sous mes yeux. C’est gratifiant, et au bout du compte, tout le monde a besoin de ce service. Avec l’agriculture, quand on s’y prend bien, on apporte une contribution importante dans la vie de beaucoup de gens.

Lorenzo : Même si je suis parti vivre au Canada lorsque j’étais très jeune, grandir à Cuba a été une expérience très formatrice, car on y inculque beaucoup la solidarité internationale. Ma grand-mère a exercé une grande influence sur moi, car elle était avocate spécialisée en droits de la personne. Je passais la plupart de mon temps avec elle, ce qui m’a vraiment aidé à voir le monde à travers le prisme de la justice sociale. J’ai eu envie de faire de même. Enfant, je passais tout mon temps dans les arbres, à la plage ou à la campagne — c’est là que se déroulaient toutes nos activités culturelles et nos rituels.

Comprendre le changement climatique

Henry : Au départ, j’ai fait des études en agriculture, parce que j’avais obtenu une bourse. Plus tard, j’ai commencé à voir les effets du changement climatique… comme la fois où il y a eu de fortes pluies dans ma communauté et que, quand je me suis réveillé, mon lit était inondé. J’ai commencé à faire des liens, puis je me suis mis à explorer les possibilités qu’offre l’agriculture biologique. J’ai fini par découvrir l’agriculture régénératrice, qui nous ramène à notre façon ancestrale de produire des aliments. Tout repose sur la préservation des sols pour les générations à venir. Nous prenons soin de la terre, afin que la terre prenne soin des plantes et des animaux, et que ceux-ci prennent soin de nous.

Lorenzo : J’ai compris ce qu’était le changement climatique principalement au cours de mes voyages en Amérique latine, et surtout grâce aux communautés autochtones, qui sont les gardiennes du territoire. Elles m’ont fait comprendre que mère Nature souffre. Dès mon arrivée en Ouganda, Henry a été une immense source d’inspiration pour moi. Je voyais en lui un modèle : un défenseur du climat qui respecte l’environnement et qui vit en harmonie avec lui.

Henry Ssendagire (à gauche) et Lorenzo Luis Peñate Lara lors d’une séance de formation sur les systèmes de biogaz domestiques à Masaka, en Ouganda.

Apprendre les uns des autres

Henry : Avant même qu’il arrive, on sentait déjà que Lorenzo n’était pas quelqu’un qui se contentait de suivre la vague. Il était profondément passionné par tout ce qu’il osait entreprendre. Ce que j’admire également chez lui et dont je tire des leçons chaque jour, c’est sa rigueur dans le suivi. Quand Lorenzo s’attache à quelqu’un ou à quelque chose, il va jusqu’au bout. Il ne se contente pas d’assister aux réunions : il réfléchit, tire des leçons et s’assure de faire le suivi. Il consigne chaque instant par écrit, dans un enregistrement ou en photos. Avec lui, rien n’est perdu. Et puis il y a sa pensée stratégique. Moi, j’ai peut-être la vision, mais je ne sais pas toujours comment la décomposer. Lorenzo, lui, entend un mot, le note et, tout à coup, les pièces du casse-tête s’assemblent. Il réfléchit en systèmes. En un rien de temps, il assemble un portrait complet de la situation. J’ai aussi beaucoup appris sur moi-même grâce à lui.

Lorenzo : Grâce à Henry, j’ai appris à mieux écouter. Ce que j’admire le plus et que j’essaie continuellement de m’approprier, c’est son don naturel pour le récit, sa capacité d’écoute et son leadership naturel. Il insiste pour que l’on considère le travail du point de vue de l’agricultrice ou de l’agriculteur, à travers les yeux des gens sur le terrain. Il considère chacun de nos gestes en fonction de l’impact qui en découlera et nous force à réfléchir constamment à la façon dont nous pouvons autonomiser la communauté. Il m’a enseigné à gagner la confiance des gens, à faire preuve d’une profonde compassion, à écouter attentivement, ainsi qu’à toujours centrer et amplifier la voix des gens sur le terrain. Ces leçons ont été très formatrices pour moi.


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