Du Yukon à Terre-Neuve-et-Labrador, l’éducation à la citoyenneté mondiale ouvre de nouveaux horizons partout au pays.
Par Jacky Habib
Chaque mercredi, lorsque la cloche sonne pour annoncer la pause du midi à l’école secondaire F. H. Collins de Whitehorse, une vingtaine d’élèves se glissent dans une salle de classe. Le temps est compté, mais ils sont bien décidés à en profiter au maximum, mangeant leur repas entre deux conversations.
Au programme cette semaine : une série de points d’action mobilisant le groupe autour d’enjeux locaux et mondiaux. L’une des jeunes personnes présente une proposition sur les façons dont ses camarades peuvent agir pour protéger la faune canadienne ; une autre fait le point sur une collecte de fonds pour venir en aide aux Ukrainiennes et Ukrainiens touchés par la guerre.
Ces rassemblements du midi, animés de discussions sur les enjeux mondiaux, la défense des droits et l’action sociale, font partie du quotidien du club de justice sociale de cette école secondaire. Le club est devenu un espace dynamique pour les élèves qui souhaitent changer les choses dans leur communauté et au-delà. Leur guide ? Meera Sarin, une enseignante forte de près de 20 ans d’expérience, qui donne les cours de justice sociale, d’espagnol et d’études sociales à F.H. Collins.
Meera explique : « Certaines personnes entraînent des équipes sportives, d’autres animent des clubs de théâtre. J’ai toujours su que, pour moi, c’est par la justice sociale que j’arriverais à tisser des liens avec les jeunes. »
Meera a grandi dans la petite ville de Dauphin, au Manitoba, où ses parents ont immigré de l’Inde et de l’Angleterre. C’est là qu’elle a découvert la justice sociale. Les valeurs sociales familiales ont permis à Meera et à sa famille de tisser des liens sur leur terre d’accueil
Meera accompagnait souvent sa mère, Elizabeth, infirmière en santé publique et militante féministe, dans les réserves des Premières Nations où elle administrait des vaccins et effectuait des visites à domicile auprès des nouvelles mères.
En retour, les membres de la communauté lui offraient des marques d’appréciation : parfois du poisson, parfois des mocassins. Chaque fois, c’était un geste de gratitude, et un témoignage concret d’une relation empreinte de réciprocité.
« Je dis toujours que ma mère était vraiment en avance sur son temps, car elle a beaucoup appris des peuples autochtones », se remémore Meera.
Aujourd’hui, son fils Aleix Toews partage cette même passion. Tout au long de ses études secondaires, il a été un membre actif du club de justice sociale de l’école F. H. Collins, entraînant ses amis et amies aux réunions hebdomadaires du midi, fier que sa mère en soit l’instigatrice. Il raconte que plusieurs de ses meilleurs souvenirs du secondaire gravitent autour du club, qui l’a encouragé à passer à l’action, que ce soit par de grands ou de petits gestes.
Aleix et d’autres élèves ont remarqué des lignes de pêche abandonnées dans leur communauté, ce qui représentait un danger pour la faune. Les élèves ont trouvé une solution simple et ont soumis une proposition à la Fiducie de mise en valeur des ressources halieutiques et fauniques du Yukon. Leur audace a été récompensée : le groupe a obtenu le financement requis pour concrétiser son idée et a consacré les mois qui ont suivi à l’organisation d’une journée de nettoyage communautaire le long du fleuve Yukon. Les jeunes ont également fabriqué des contenants pour récupérer les lignes de pêche qui ont été installés à divers endroits stratégiques à Whitehorse afin que les gens puissent se débarrasser de leurs lignes de façon responsable.

Le projet a été un franc succès. Les élèves ont établi des liens avec des groupes locaux, dont la Première Nation Kwanlin Dün et la Yukon Conservation Society, et ont sensibilisé la population aux méfaits des engins de pêche abandonnés. Ils ont même fait l’objet d’articles dans la presse locale et nationale. Aleix affirme que son engagement au sein du club de justice sociale lui a permis de prendre confiance en ses capacités.
Aujourd’hui étudiant en génie des bioressources à l’Université McGill, Aleix réfléchit à la façon dont son éducation a forgé sa conscience sociale. Enfant, il lisait toute sorte de livres et aidait ses parents à cuisiner des plats du monde entier pour leurs repas en famille.
Lorsqu’il avait huit ans, ses parents ont pris des congés sabbatiques et la famille de cinq personnes s’est lancée dans un voyage d’un an autour du monde. De la Bosnie à la Türkiye en passant par l’Inde, la famille a voyagé pour découvrir d’autres cultures, comprendre l’histoire et mieux saisir les enjeux sociaux à l’échelle mondiale.
« Toutes ces expériences me suivront tout au long de ma vie et ont influencé ma vision du monde ainsi que mes centres d’intérêt », explique Aleix.
Quand il était à l’école secondaire F. H. Collins, l’école s’est jointe au Réseau des écoles associées de l’UNESCO. Ce Réseau compte des milliers d’établissements scolaires partout dans le monde, qui ont tous à cœur l’innovation, l’inclusivité et la durabilité dans l’éducation. L’école s’est engagée à contribuer à la mise en œuvre des 17 Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies, qui visent à garantir la paix et la prospérité pour tous les peuples et pour toute la planète.
« Je pense que ces initiatives renforcent la sensibilisation au sein de notre établissement et notre capacité à faire partie d’une communauté mondiale et canadienne qui accorde de l’importance aux efforts internationaux et aux relations avec des personnes d’autres pays », explique Meera Sarin.
Dans le cadre de leurs efforts pour atteindre les ODD, les élèves participent à Whitehorse Connects, une collecte de denrées alimentaires organisée par la Coalition anti-pauvreté du Yukon. Selon Banques alimentaires Canada, plus d’un ménage sur six au Yukon est aux prises avec l’insécurité alimentaire, ce qui fait de cet évènement un enjeu qui touche de près bon nombre d’élèves.
Cette collecte de denrées, qui a lieu plusieurs fois par année et est aujourd’hui l’évènement le plus populaire de l’école, offre aux élèves l’occasion de se relayer pour cuisiner et servir des repas aux membres de la communauté. Des services gratuits, comme des coupes de cheveux et des séances de photographie, sont également offerts.
Aleix sourit en se rappelant comment son ami Curtis et lui se trouvaient toujours assignés à la plonge, à laver la vaisselle toute la journée. Ils n’ont toutefois aucun regret ; il s’agit de l’un des souvenirs marquants de leur passage au secondaire.
Meera adore voir la satisfaction sur le visage des élèves lorsqu’ils font du bénévolat. « Ils sont vraiment heureux de faire quelque chose d’utile, dit-elle. Ce n’est pas du bénévolat purement symbolique. Les jeunes travaillent vraiment fort, tissent des liens importants et rencontrent des infirmières et infirmiers en santé publique, des politiciennes et politiciens et d’autres personnes qui offrent des services à la communauté. C’est tout aussi utile pour nos élèves de voir comment une communauté peut se mobiliser que cela l’est pour les personnes en situation de précarité. »
Et cela laisse une impression durable. Meera a entendu parler d’élèves qui, après avoir compris l’impact de la banque alimentaire dans leur communauté, ont continué à y faire du bénévolat de leur propre initiative, même des années plus tard.
La démarche de Meera pour sensibiliser les élèves aux enjeux sociaux repose sur « un peu d’action locale, un peu d’action internationale » en plus, bien sûr, d’une composante pédagogique en classe. Au fil des ans, elle a soigneusement sélectionné des ressources pédagogiques pour ses élèves. En tête de liste : la boîte à outils « Former des citoyens du monde inspirants ». Cette trousse en quatre parties intègre un éventail de ressources, dont des plans de cours, des activités, des guides de discussion et des documents d’accompagnement. Son objectif est d’encourager les apprenantes et apprenants à améliorer leur esprit critique tout en établissant des liens entre les enjeux locaux et mondiaux.
Selon Meera, cette boîte à outils, élaborée par la Fondation Aga Khan Canada, a aidé ses élèves à comprendre la citoyenneté mondiale.
Laboni Islam, consultante en éducation qui a contribué à concevoir et à rédiger la trousse, explique qu’elle a été créée pour aider les élèves à reconnaître leurs talents et leurs capacités uniques et à les mettre au service du changement. Des membres du personnel enseignant de partout au pays l’ont d’ailleurs révisée afin d’y intégrer une diversité de points de vue.
« Il était important de faire appel à des enseignants et enseignantes aux points de vue, aux origines et aux rapports à la matière différents, et de leur poser les questions suivantes : Qu’est-ce qui fonctionne ? Que pourrait-on faire différemment ? Quelles possibilités voyez-vous ? Les commentaires reçus ont été d’une aide précieuse et ont été intégrés à la boîte à outils », explique Laboni.
Meera espère que les cours sur les enjeux mondiaux et la justice sociale inciteront les jeunes élèves à s’engager dans un parcours de citoyenneté mondiale qui durera toute leur vie.
« L’éducation mondiale éveille quelque chose en ces élèves, dit-elle. Le fait de prendre conscience de leur rôle dans quelque chose de bien plus vaste que ce qui se passe dans leur école ou leur communauté les motive. Ça les encourage et ça leur donne de l’espoir, ce dont nous avons tous et toutes besoin, je crois. »
Le 17 janvier 2020, de fortes chutes de neige se sont abattues sur la province de Terre-Neuve-et-Labrador.
Le vent a soufflé sans relâche, faisant descendre la température sous la barre des -20 °C. Les gens se sont terrés dans leur demeure pour observer la tempête de neige depuis leurs fenêtres. Une mer de blanc s’accumulait dans les rues.
Jackie Rockett, enseignante en sciences sociales et bibliothécaire à l’école secondaire O’Donel de Mount Pearl, se souvient de cette semaine dans les moindres détails : « Je crois que nous n’avons pas pu sortir de nos maisons pendant trois ou quatre jours à cause de la neige. La camionnette de mon mari avait été complètement ensevelie. »

Le blizzard, surnommé « Snowmageddon », a paralysé une grande partie de cette petite province. Près de 93 centimètres de neige sont tombés en cette journée de janvier. Les routes étaient fermées, les traversiers à l’arrêt et les tablettes des épiceries vides, les livraisons de marchandises vers l’île ayant été interrompues.
Pour Jackie, cette tempête de neige a été l’occasion d’amener ses élèves à comprendre comment un évènement isolé peut déclencher un effet domino aux conséquences diverses, voire catastrophiques.
« Cet évènement restera toujours gravé dans l’esprit de nos élèves. Il s’agit souvent du point de départ lorsqu’on parle d’insécurité alimentaire, d’accès à la nourriture et d’accès à l’eau potable », explique Jackie.
Avant de travailler à l’école secondaire, Jackie enseignait l’anglais langue seconde (ALS) à des personnes nouvellement arrivées au pays. C’est en travaillant en étroite collaboration avec des personnes immigrantes et réfugiées qu’elle s’est découvert une passion pour la citoyenneté mondiale, aujourd’hui le fondement de sa pratique d’enseignante.
« Quand on enseigne, il y a tellement d’occasions d’aborder des enjeux internationaux grâce à des lectures et des nouvelles. J’ai toujours intégré ces enjeux à ma pratique pédagogique, que ce soit en sciences sociales ou en anglais », explique Jackie.
Jackie accorde une grande importance à la sensibilisation de ses élèves aux ODD, qu’elle estime être de bons catalyseurs pour aider les jeunes à devenir des citoyennes et citoyens du monde. Il y a quatre ans, elle a instauré un projet de fin d’études dans le cadre duquel ses élèves devaient élaborer un plan d’action axé sur un ODD de leur choix et le mettre en œuvre dans leur collectivité. Parmi les projets menés par les élèves, Jackie cite la mise en place de campagnes de sensibilisation aux ressources en santé mentale et la création d’un programme pédagogique sur l’importance du recyclage destiné aux élèves du primaire.

À l’instar de Meera Sarin à Whitehorse, Jackie privilégie une ressource en particulier pour enseigner les ODD : la boîte à outils « Former des citoyens du monde inspirants ». Elle a d’ailleurs participé à sa révision lors de son élaboration.
« Ce que j’apprécie le plus de la boîte est qu’elle permet aux élèves de créer un lien personnel avec les ODD en leur demandant : que ressens-tu en voyant cela ? » « Qu’est-ce que tu penses pouvoir faire ? », fait remarquer Jackie. « Dès que ce lien personnel se crée, l’empathie entre en jeu. »
Parmi les ressources de la boîte à outils, le Gapminder, qui offre aux élèves une représentation visuelle des inégalités économiques mondiales, est l’une de ses préférées. Jackie affirme que ces modules, lorsque jumelés à des discussions en classe, jouent un rôle important pour sensibiliser les élèves aux inégalités mondiales et les inciter à agir.
« Il existe tant de façons de pratiquer la citoyenneté mondiale. Je crois qu’en tant qu’éducatrices et éducateurs, l’un de nos rôles essentiels est d’encourager toutes ces démarches qui font partie du parcours des élèves », déclare-t-elle.
Hunter Richardson, diplômée de l’école secondaire O’Donel en 2018, affirme que le programme axé sur la dimension internationale et les discussions en classe ont été l’élément déclencheur de son engagement en faveur de la justice sociale.
« C’est vraiment grâce à notre cours d’éthique que ma passion pour le secteur communautaire s’est éveillée ; Jackie a donc joué un rôle important dans mon parcours actuel », explique Hunter, qui travaille aujourd’hui comme travailleuse sociale dans un centre local de femmes. Sans aucun doute, dit-elle, Jackie est la professeure qui l’a le plus marquée.
Hunter se souvient d’avoir été émue en découvrant l’histoire de Jacob Thompson, un garçon de neuf ans de Portland, dans le Maine, atteint d’un cancer en phase terminale et hospitalisé pendant les fêtes de fin d’année.
Il souhaitait célébrer Noël en avance, et sa famille avait demandé à des gens du monde entier de lui envoyer des cartes de vœux. Hunter a eu l’idée de demander aux élèves de l’école O’Donel d’y participer, une idée que Jackie a accueillie avec enthousiasme. Elle a mobilisé les élèves pour un atelier de confection de cartes afin de rendre le dernier Noël du garçon aussi mémorable que possible.
Et le projet a bien fonctionné ! Les parents de Jacob ont annoncé que leur fils avait reçu 400 000 cartes de vœux de partout dans le monde, lui apportant une joie immense dans ses derniers jours.
« Ce projet m’a beaucoup touché, car j’ai pu constater à quel point les gens sont capables de se mobiliser pour s’entraider, même si la personne se trouve à l’autre bout du monde », se souvient Hunter. « Il y a peut-être beaucoup de souffrance dans le monde, surtout en ce moment, mais il y a aussi beaucoup de bonté. »
Jackie espère que ses cours pourront inspirer les élèves à participer à cette vague de bonté. Elle explique que les élèves souhaitent aborder des sujets délicats sur la société et le monde en général, et que le personnel enseignant peut les aider à s’y retrouver et à explorer leur rôle d’acteurs et actrices de changement.
« Je suis vraiment convaincue que leur génération sera celle qui amorcera de grands changements », dit-elle.
Et Jackie n’a pas à chercher bien loin pour constater que son rêve est déjà une réalité. Bon nombre de ses anciennes élèves et anciens élèves, comme Hunter, s’efforcent chaque jour d’apporter un changement positif dans leur collectivité. Ces « grands changements » sont déjà à portée de main.
Pour accéder à la boîte à outils : « Former des citoyens du monde inspirants »
Cet article a été initialement publié dans « Citoyens du monde 2026 », un numéro spécial du magazine Canadian Geographic qui explore la manière dont les jeunes, les éducateurs et les communautés s’engagent face aux défis et aux opportunités mondiaux dans un monde de plus en plus interconnecté.
